La méditation, un art... très occidental!
La méditation connaît en France comme dans
le monde un essor important. Ce qui ne va sans promesses enthousiastes…
ni sans malentendus !
Contrairement à une idée reçue, très peu de gens méditent en Orient.
Le bouddhisme est devenu un ensemble religieux de rituels, d’offrandes
et de chants, où la méditation n’est que très peu pratiquée, et ce,
depuis plusieurs siècles. C’est d’ailleurs la raison qui a poussé
plusieurs grands maîtres de méditation – Chögyam Trungpa, Shunryu
Suzuki, Thich Nath Hanh –, à venir enseigner en Occident à partir de la
fin des années 1960. Ils ont tous raconté comment le bouddhisme était
devenu une hiérarchie oppressante et déconnectée de la vie de tous les
jours, avec un clergé engoncé dans ses traditions et dans des questions
d’argent et de pouvoir.
Pour eux, revenir à la méditation, c’était revenir à une source
révolutionnaire et travailler à rompre avec le dogmatisme social,
religieux ou politique, source d’oppression et de violence. La
méditation a figuré pour eux une manière de revenir à la dimension
première : s’asseoir, entrer en rapport à son expérience de façon
directe, intelligente, libre. Loin du cliché du moine serein et souriant
en toutes circonstances, ces maîtres ont pris des risques, quitté leur
pays (Trungpa à pied dans l’Himalaya, poursuivi par l’envahisseur
chinois, et Thich Nath Han en boat-people). Ils ont clairement
dénoncé les abus des sociétés bouddhiques dont ils étaient issus, et ont
essayé de penser l’intégration de la pratique de la méditation dans la
tradition occidentale comme une chance pour l’avenir de la méditation.
Comme le disait Shunryu Suzuki, l’un des principaux introducteurs du
Zen en Occident, presque plus personne ne pratiquait vraiment au Japon,
et c’est pourquoi il s’est rendu aux États-Unis. L’exemple de ces
enseignants nous montre que méditer, c’est revenir à la source même de
notre humanité commune. Ni adopter une religion, ni s’élever hors de la
réalité concrète, sociale et politique.
Les premiers Occidentaux à étudier et à transmettre la méditation se
sont montrés fidèles à cet esprit de rupture, en trouvant chacun une
manière à la fois personnelle et sérieuse de montrer les possibilités
qu’ouvre la méditation : elle dispose de ressources de guérison profonde
qui l’associent par de nombreux aspects à nos psychologies et
thérapies.
Trois personnalités surtout, Jack Kornfield, Jon Kabat-Zinn et Sharon
Salzberg, sont un peu les mousquetaires ayant, par leur travail,
repensé la méditation qu’ils ont reçue. Ces auteurs n’ont pas essayé de
reproduire les codes orientaux et religieux, ce qui aurait manifesté une
forme de fascination pour un ailleurs qui n’a pas raison d’être : ils
ont puisé dans leurs vies et dans leurs cultures pour donner à la
méditation un ancrage solide, en lien avec les problématiques et les
possibilités de notre temps. C’est en grande partie grâce à leur travail
que la méditation a pu se développer dans le monde entier. Ils
enseignent que celle-ci peut nous aider à aller mieux – non en fuyant
notre expérience par l’idée absurde de la contrôler, mais en se mettant à
son écoute avec chaleur.
Pourquoi tout le monde a le sentiment de ne pas y arriver ?
J’enseigne dans cette perspective et c’est pourquoi je ne cesse de
dénoncer l’idée que la méditation devrait « calmer » les gens, leur
apprendre la « zénitude » et autres niaiseries… Il y a cinq ans, j’ai
réalisé que, quoi que je dise sur la simplicité de l’expérience de la
pratique, les gens restent convaincus qu’il faut vivre une expérience
particulière et qu’il faut réussir quelque chose. Ils s’en veulent de ne
pas « y arriver », de ne pas arriver à ne plus avoir de pensée, à
rester immobile, etc. Et ils se découragent… Ils croient que méditer
c’est regarder ses pensées passer dans le ciel comme des nuages et du
coup, ils s’ennuient à le faire. C’est pour couper au travers de ces
contresens que j’ai commencé à expliquer que méditer c’est « se foutre la paix ». Ce n’est pas être calme, zen, parfait – mais simplement ouvert à ce qui est. Ouvert avec attention, curiosité, bienveillance…
En voulant réussir notre méditation, ou plus exactement notre
fantasme sur ce que devrait être la méditation, nous passons
complètement à côté de ce qu’elle rend possible. Il ne s’agit pas de
cocher les cases (être sans pensées, être parfaitement droit, calme et
détaché) pour avoir un bon point, mais d’entrer en rapport avec ce que
nous sommes. Méditer, c’est l’attitude que nous avons devant notre
enfant qui pleure, un ami qui nous appelle au bout du rouleau… nous nous
mettons à son écoute. Voilà ce qu’est la méditation !
Se foutre la paix, c’est s’autoriser à faire l’expérience de ce que l’on vit, là au moment précis. Et c’est libérateur !
Méditez pour ne plus être zen !
Méditer, ce n’est pas chercher à être un superhéros mais faire la
paix avec notre propre humanité. C’est un message très simple, très
évident, mais inépuisable. Nous passons tellement de temps à nous en
demander plus, à nous reprocher d’être comme nous sommes, sans compter
la pression extérieure qui conduit tant de gens à bout, au burnout.
Foutez-vous la paix, c’est la manière la plus directe de transmettre ce
qu’est la pratique de la méditation. Celle-ci n’a rien à voir avec une
technique de gestion du stress et de contrôle de ses émotions – qui sont
d’ailleurs des projets d’une grande violence. Méditer, c’est s’asseoir
là où nous sommes et nous ouvrir à nous-mêmes, aux sensations, au monde,
à notre esprit, aux emmerdes, aux autres – c’est nous ouvrir à la vie.
Les trois mousquetaires américains
• Jack Kornfield, un Nord-Américain formé dans plusieurs traditions bouddhiques, a parlé très honnêtement de ses difficultés psychologiques, et n’a jamais prôné la méditation comme une solution absolue à tous les problèmes. Son livre, Après l’extase, la lessive (2001), règle son compte au fantasme courant que la méditation serait une manière d’atteindre un état de félicité total et éternel, qui serait une manière de se couper du monde et de ses vicissitudes. Au contraire, il montre que méditer, c’est pouvoir apaiser nos blessures, nos douleurs et nous apprendre à traverser les épreuves de la vie.• Jon Kabat-Zinn, le très célèbre fondateur du protocole MBSR (mindfulness-based stress reduction), a appelé un de ses livres L’Éveil des sens. Il y explique comment la sensation est un ancrage fondamental dans la pratique de la méditation, et réintègre ainsi le ressenti corporel, souvent délaissé car vu comme inférieur à la dimension intellectuelle et spirituelle. C’est par là qu’elle peut devenir un formidable outil thérapeutique. Il est paradoxal et même malheureux qu’on ait fini en France par traduire son approche mindfulness par « pleine conscience », car il ne s’agit absolument pas d’un effort pour être conscient – mais pour être présent corporellement et sensoriellement.
• Sharon Salzberg, quant à elle, écrit beaucoup sur l’importance de la bienveillance et de l’amitié pour soi. Méditer, ce n’est pas du tout faire le « vide dans sa tête », mais apprendre à ouvrir son cœur. ●
Fabrice Midal
Philosophe, fondateur de l’École occidentale de méditation, auteur de nombreux livres dont Foutez-vous la paix ! (Pocket, 2017) et Traité de morale pour triompher des emmerdes (Flammarion, 2019).
